Frederik Ducrozet : « De nouvelles mesures d’assouplissement d’ici la fin de cette année »

21/09/2020 | Revue Banque

Lors de la réunion de Jackson Hole du 27 août 2020, Jerome Powell a annoncé le changement de stratégie de la Fed. Selon vous, comment cette évolution va-t-elle concrètement se traduire ?

Le nouvel objectif de la Fed est d’obtenir une inflation moyenne de 2 % sur un horizon de temps plus ou moins long, ce qui implique de faire grimper durablement le taux au-dessus de 2 % puisque ces dernières années il a été inférieur à sa cible. Pour cela, la Fed s’engage à ne pas monter ses taux directeurs, actuellement proches de 0 %, avant au moins trois ans sur la base des projections macroéconomiques actuelles. En théorie, elle pourrait les baisser mais la banque centrale est réticente à les entraîner en territoire négatif, compte tenu des effets indésirables sur le système bancaire américain.

La Fed pourrait également augmenter la taille de son programme d’achat d’actifs, d’ici la fin de l’année selon nous. In fine, il s’agit également de créer les conditions financières compatibles avec une politique budgétaire permettant de soutenir la reprise en 2021. Une augmentation du QE et des taux bas pendant plus longtemps sont des conditions nécessaires (mais non suffisantes) pour que la Fed atteigne son objectif.

Quelle est l’analyse de la BCE par rapport à celle de la Fed concernant l’inflation ?

Toutes les banques centrales font actuellement le même constat : la tendance de fond de l’inflation reste trop faible, bien inférieure à la cible de 2 %, malgré les politiques monétaires ultra-accommodantes. Mais la courbe de Philips – qui décrit la relation entre croissance économique, chômage et inflation – n’étant pas totalement remise en cause, les banques centrales espèrent toujours que leurs mesures vont finir par avoir un effet sur l’inflation ; dans ce cadre théorique, ce n’est qu’une question de temps.

C’est la raison pour laquelle nous attendons de nouvelles mesures d’assouplissement monétaire de la part de la Fed, de la BCE, mais aussi de la Banque Centrale d’Angleterre d’ici la fin de cette année. Il pourrait s’agir de leur dernier geste avant un moment dans l’hypothèse où la politique budgétaire prendrait le relais. En zone euro, ce stimulus budgétaire viendrait non seulement du plan de relance européen mais aussi des efforts budgétaires des États qui se sont libérés des contraintes du pacte de stabilité. Tout se met en place pour que la politique monétaire ne soit plus la seule à soutenir l’économie européenne et c’est une excellente chose.

Dans ce contexte, faut-il relativiser la réaction mitigée des marchés après la réunion du 10 septembre de la BCE ?

Christine Lagarde a probablement raté une occasion de dissiper quelques doutes sur la nature des débats au sein du Conseil des gouverneurs. Il ne doit y avoir aucune ambiguïté sur l’engagement de la BCE ni aucune forme de complaisance, ce que la Présidente a rappelé dès le lendemain. D’autres membres de la BCE se sont également exprimés pour rassurer les marchés sur la détermination de l’institution à agir dès que cela sera nécessaire, y compris l’économiste en chef Philip Lane. Cette séquence doit être relativisée : elle ne doit pas faire oublier que depuis le mois de juin, le programme d’urgence de rachats d’actifs de la BCE (le PEPP) est devenu un outil plus conventionnel de gestion de l’inflation basse. Cette décision ayant été prise à l’unanimité par le Conseil, il est légitime de penser que la taille du PEPP sera augmentée, si l’inflation demeure trop faible.

Propos recueillis par Sophie Gauvent le 18 septembre 2020